HOMMAGE AU MÉDECIN-CAPITAINE ÉRIC DORLÉANS

Insigne du BatInf-95 Insigne RICM

Allocution prononcée par le général Kohn, repésentant le président national des Anciens du RICM

le 11 novembre 2011, à Logonna-Daoulas, lors du dévoilement de la plaque portant le nom d' Éric Dorléans sur le monument aux Morts.

Le général Kohn

Madame le Maire, Conseiller Général, Mesdames et Messieurs les élus Messieurs les officiers généraux, Messieurs les Présidents d’Association, Mesdames, Messieurs,

Je suis le général Pierre-Richard Kohn, ancien chef de corps du Régiment d’Infanterie-Chars de Marine, qui est représenté ici par ce piquet d’honneur et quelques uns de ses anciens. J’ai commandé ce régiment en 1996, quelques mois après les événements terribles de Sarajevo au cours desquels le docteur Éric Dorléans, un des médecins du régiment, est mort pour la France.

En ce jour symbolique du 11 novembre, associer le souvenir d’ Eric Dorléans à celui des héros de la Grande Guerre n’est que justice tant l’histoire du RICM reste attachée à la reprise du Fort de Douaumont, tournant de cette guerre et fait d’arme majeur dans l’histoire de notre régiment auquel le médecin des Armées Dorléans était très attaché .

Permettez-moi de rappeler qui était Éric Dorléans, dont la vie trop brève s’achève en un acte de sacrifice que nous n’oublierons jamais et qui doit d’être raconté aujourd’hui et à l’avenir.

Éric Dorléans est né en 1962 à Lyon. Après des études secondaires au lycée Saint-Exupéry à la Croix-Rousse, il choisit de devenir médecin militaire.

À 18 ans, il intègre donc l'École du Service de Santé des Armées de Lyon. Sept ans plus tard, docteur en médecine, médecin des Armées, il rejoint l'École d'Application de l'Arme Blindée Cavalerie à Saumur.

En septembre 1990, il est affecté au Régiment d'Infanterie-Chars de Marine, alors basé à Vannes.

Pendant cinq années, il met toutes ses qualités au service du régiment et de son infirmerie : organisateur efficace en temps de paix, à l’entraînement, il se montre omniprésent et enthousiaste pendant les missions outre-mer qui se succèdent.

En 1991, il découvre la Guyane. L'année suivante, il est médecin adjoint au 1er bataillon français engagé en Krajina, en ex-Yougoslavie, pour le compte des forces des Nations unies. En 1993, il est à nouveau en mission à Bouar, en République Centrafricaine.

Le 15 mai 1995, le médecin des Armées Éric Dorléans revient en Ex-Yougoslavie au sein du RICM. Il y découvre à nouveau l'insécurité, le dénuement des populations civiles marquées par les privations et les bombardements. Face à cette situation où la barbarie et le mépris de la vie sont souvent la règle, il se sent bien impuissant mais dès que cela est possible, avec son équipe d'infirmiers, il organise un soutien sanitaire de proximité et soulage les douleurs d’une population soumise depuis des mois à ces épreuves inhumaines.

Le samedi 22 juillet 1995, il fait chaud à Sarajevo dans les bâtiments de l’ancienne patinoire Olympique de Zetra où est cantonné l’escadron blindé du bataillon d'infanterie n°4. Tout semble calme et chacun vaque à ses occupations de fin de semaine. Pourtant les marsouins savent ce calme fragile, très fragile même. Les incidents des soldats de la Forpronu pris en otages et la prise du pont de Verbanja ont eu lieu quelques semaines plus tôt. À 22 heures, un premier obus de mortier tombe à quelques mètres des bâtiments occupés par le détachement français. Personne n'est touché. La réaction est immédiate et méthodique. Chacun s'équipe de son gilet pare-balles, fixe son casque et se presse vers son poste. L'équipe de l'infirmerie quitte rapidement ses locaux de détente pour se retrouver au sous-sol, prête à intervenir. Éric Dorléans en dirige l’évacuation et s'assure une dernière fois que tout est en ordre.

À 22:18, le deuxième obus a été délibérément plus précis. Il tombe sur le bâtiment de l'infirmerie. Éric Dorléans s'écroule. Malgré l'obscurité, les infirmiers se rendent compte qu'il est très sévèrement touché. Pourtant, le médecin reste lucide, paraissant ne pas souffrir, il fait ses recommandations à ceux qui l’assistent. L'ambulance le ramène aussi vite que possible à l'antenne chirurgicale. L'équipe de réanimation est en place; les donneurs de sang se présentent par dizaines, ceux qui sont proches, mais aussi ceux qui viennent de plus loin, qui ont pris des risques pour qu'aucune chance ne soit perdue. Mais la chance n'est pas au rendez-vous. La course a été sans succès. Le médecin-capitaine Éric Dorléans succombe avant que l'on ait pu maîtriser ses trop nombreuses blessures.

Aujourd’hui, 16 ans après ces évènements tragiques, en ce jour souvenir du 11 novembre, comment ne pas s’interroger sur le sens du sacrifice du médecin des Armées Éric Dorléans, notre frère d’arme, alors qu’en ce moment même, d’autres camarades combattent en Afghanistan ?

Ils y risquent leur vie. A ce jour, soixante quinze d’entre eux l’y ont perdue, 471 sont revenus blessés, parfois très gravement atteints dans leur chair.

Ces terribles sacrifices, ces vies bouleversées, ces peines immenses sont hélas le lot des soldats de la France, de ses sous-officiers et des officiers.

On ne peut alors s’empêcher de se demander si ces sacrifices sont utiles. Cette question est à la fois déplacée et inappropriée.

Déplacée vis-à-vis de ceux qui sont touchés et face à la douleur de leur famille.

Inappropriée car on ne devient pas militaire pour mourir utilement un jour au combat. Tout est fait au contraire pour l’éviter, à chaque instant, dans toutes nos armées.

Pourtant, on sait que le risque existe et l’actualité le rappelle hélas régulièrement en annonçant de nouvelles pertes.

A ceux qui ne comprendraient pas cette réalité, je veux dire que sur le terrain, la mort d’un seul des nôtres, loin de créer le doute, renforce au contraire la détermination de chacun.

Chaque matin, lorsqu’il faut s’équiper et aller affronter le danger, bien au-delà de toute notion de devoir, on y va pour deux raisons : pour ses camarades bien sûr, qu’on ne supporterait pas de voir partir sans les accompagner, mais aussi pour être fidèle au souvenir de ceux qui ont disparu. Justement, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien mais au contraire que la mission se poursuive, en leur honneur, pour être dignes d’eux et suivre leur exemple. Et c’est bien cet exemple sacré qu’a donné le médecin-capitaine Dorléans.

Tous ses proches, à Sarajevo, ont été marqués par son courage, sa sérénité et surtout son professionnalisme, jusqu’au bout. Il reste ainsi exemplaire pour nous tous, d’un exceptionnel professionnalisme, voilà pourquoi son sacrifice n’est certainement pas vain.

Cet homme simple, modeste et gentil, comme me l’ont rappelé récemment ceux qui étaient près de lui au quotidien et dans ses derniers instants, est devenu un exemple qui inspire tous les jeunes soldats qui rejoignent le RICM; un exemple qui nourrit leur courage.

La mort d’un médecin sur un théâtre d’opération illustre cruellement l’absurdité de la guerre et de son déchaînement d’actes barbares.

En guise de conclusion, permettez-moi de rappeler que c’est parce que nos soldats, là où le Pays les envoie, ont le courage de faire face à la barbarie, qu’elle peut être contenue, au moins un temps.

Voilà pourquoi le sacrifice du médecin-capitaine Éric Dorléans n’est pas vain, voilà pourquoi nous sommes là aujourd’hui pour lui dire notre profond respect et assurer Madame Dorléans, ses enfants et toute sa famille de notre infinie compassion.

Un dicton prétend «qu’ il n’y a de vraie mort que dans la mémoire des hommes, par l’oubli».

Médecin-capitaine Éric Dorléans, nous sommes tous venus vous dire que nous ne vous oublierons jamais !